Mes états

La hantise de déplaire

J’avais accepté le contrat sans même y réfléchir. La responsable du programme avait appelé à la maison en mai pour m’offrir cette charge de cours qui débutait en juillet. Et moi, même si je terminais mon congé de maternité, même si je retournais enseigner à temps plein dès l’automne, j’avais dit oui, Oui!, alors que tout en moi hurlait :

– Non! Dis non! De quoi t’as peur? De passer pour une paresseuse? De manquer d’argent? De décevoir quelqu’un? Pour une fois, écoute-toi. Profite de l’été, joue avec la p’tite, mange de la crème glacée. Je t’en supplie : Dis non!

– Oui, certainement, je vais le donner.

Manqué!

Encore une fois, j’avais bâillonné ma petite fille intérieure, elle qui, pourtant, me connaissait par cœur, elle qui savait ce qui était bon pour moi. En plus d’ignorer sa voix tonitruante, j’avais méprisé ses assauts dans mon ventre. Quand j’ai raccroché, j’avais la gorge sèche et l’estomac noué. J’ai regardé mon bébé de 10 mois qui se tenait debout fièrement, les mains agrippées à la table du salon, et je me suis détestée. J’avais donné ma parole, au mépris de moi-même.

Pourquoi? Pour plaire à cette parfaite inconnue? Pour lui éviter d’avoir à chercher une autre prof? Pour avoir bonne réputation?

Ridicule!

Est-ce que j’avais un problème d’ego? Est-ce que je me croyais irremplaçable? Bien sûr que non! C’était ma hantise de déplaire qui me poussait à accepter tous les contrats qu’on me proposait. J’étais incapable de dire non. Et je ne le savais même pas! Je ne le percevais pas ainsi. Je me voyais plutôt comme une professionnelle accomplie, soucieuse de répondre aux exigences de mes employeurs et toujours prête à relever de nouveaux défis. Bon sang que j’avais du chemin à faire!

J’avais pris la mauvaise décision et mon corps s’est mis en devoir de me le faire savoir. Subtilement, les tensions se sont installées. Plus les jours passaient, plus mes douleurs augmentaient. Ma nuque et mes épaules me faisaient souffrir à un point tel que je nouais parfois un foulard autour de mon cou en plein mois de juin dans l’espoir que mes muscles crispés se détendent.

Je n’arrivais plus à me concentrer. Alors que ma planification de cours avançait à reculons, mes angoisses, elles, décuplaient à une vitesse folle. Courant dans la roulette ultra sophistiquée de mon cerveau, Pensouillard le hamster me tenait éveillée une bonne partie la nuit. Le cycle infernal de l’anxieuse en puissance était bien enclenché. Deux semaines plus tard, j’étais vidée.

L’angoisse contaminait maintenant toutes les sphères de ma vie. Je n’arrivais plus à profiter du temps passé avec ma fille. J’étais absente de ma propre existence, perdue dans l’un ou l’autre de mes scénarios catastrophiques. C’est à ce moment que mon désistement m’est apparu comme une solution envisageable.

J’allais déplaire, j’allais décevoir, j’allais même probablement passer pour une irresponsable puisque le cours commençait dans moins d’un mois.

Au diable!

Le sourire aux 8 dents de ma fille m’a donné le courage dont j’avais besoin, j’ai appelé la responsable. Je n’ai pas expliqué ma décision, j’ai simplement dit que je n’étais plus en mesure de donner le cours. Merci! Au revoir! J’ai déposé le téléphone, les pommettes rouges et le cœur battant.

Réussi!

Jamais une femme n’a été si heureuse de créer une telle déception. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ce désistement représentait pour moi. C’était l’affirmation d’un choix. C’était un pied-de-nez au monstre intérieur qui m’imposait sa dictature.

C’était le début d’un long chemin vers ma liberté.

6 pensées sur “La hantise de déplaire”

  1. Ghislaine dit :

    Excellent texte! C’est fou comme je me reconnais la dedans…… pour moi c’est ke mental qui a décroché! Cinq ans que je suis en arrêt de travail pour dépression majeure réfractaire! Ouffffff…… je travail fort pour guérir! Votre texte me confirme qu’on peut y arriver! Merci!

    1. Judith Proulx dit :

      Gardez espoir, Ghislaine! On a tous une étincelle au fond de nous qui veut s’embraser. Vous y arriverez. On est ensemble pour grandir.

  2. Roxane dit :

    Tu as tellement raison Judith…On dit oui tellement de fois alors qu’il faut dire non. J’ai aimė ton texte Bravo c’est nourrissant pour le coeur !

    1. Judith Proulx dit :

      Oui, c’est incroyable! Et même lorsqu’on est conscient(e) de cette réalité, il faut constamment se la rappeler au moment de prendre nos décisions. Ma question fétiche à ce propos est devenue : «En disant oui à cette personne (à cette demande), suis-je en train de me dire non à moi-même?» Ça m’aide réellement à prendre de meilleures décisions. Merci Roxane!

  3. Sylvie Parisien dit :

    Bonjour Judith, Très inspirant … J’ai beaucoup aimé ta question fétiche. Tu sais, je vais même te l’emprunter. Merci à toi

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Sylvie! Certainement que tu peux l’emprunter! Ces textes sont écrits pour inspirer. xx

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *