Mélissa

La tempête

Je crois que c’est d’abord cette tempête du début de la trentaine qui nous a attirées l’une à l’autre, Mélissa et moi. On arrivait au bureau chaque matin en poussant un soupir de soulagement. On avait réussi, une fois de plus. Car, Oui!, pour une mère de famille, arriver au travail à l’heure relève de l’exploit. Nos débuts de journée étaient de la grande magie.

Soudainement, on se transformait en caricature de nous-mêmes pour jouer les scènes marquantes de la veille ou du réveil. C’était presque une compétition! Laquelle de nous deux aurait le punch le plus drôle? J’avais une longueur d’avance : deux enfants, donc deux fois plus de chance de réussir. Pourtant, elle avait cette manière unique de raconter les histoires à grands coups de gestes et d’expressions plus colorées les unes que les autres. C’était grandiose de la voir ainsi faire son one woman show dans la cuisinette du bureau, en skinny jeans et souliers plateformes :

– My God! T’aurais dû voir ça à matin! Ma p’tite a fait le bacon parce qu’a voulait pas s’habiller. E’j criais après, mon chum essayait de dormir parce qu’y a déneigé toute la nuite! L’enfer! J’ai fini par l’embarquer dans l’char, elle d’un bord, son manteau de l’autre, la sacoche accrochée autour du cou. A s’débattait comme un diable! Encore une chance que j’aille pas glissé su’a glace, on se s’rait ramassées à l’hôpital. Maudite vie de marde!

Je riais à m’en décrocher la mâchoire et elle en rajoutait : « Ben voyons minou, étouffe-toé pas avec ça! », tout en continuant à préparer son latte avec un sourire triomphant.

Le lendemain matin, j’étais crinquée. C’était mon heure de gloire :

– Tu peux pas imaginer la nuit que j’ai passée. Mon p’tit a jamais été aussi malade. J’ai changé ses draps à 1 heure, à 3 heures… Pis à 5 heures, ç’a été le summum, toute a sorti en même temps. Je te jure, j’ai failli vomir! Comme de raison, mon chum a dormi sur ses deux oreilles toute la nuit… Y’é allé se coucher au sous-sol! J’te dis les hommes!

Ces improvisations matinales étaient notre exutoire. On en mettait, on exagérait. C’était une surenchère de détails pour rendre nos chroniques de mères indignes plus incroyables les unes que les autres. On riait fort… trop fort peut-être.

On était à bout. On déversait notre trop-plein de colère sous le regard amusé, parfois scandalisé de nos collègues, tout en les préparant à ce qui les attendait si elles décidaient, un jour, d’avoir des enfants… Être fatiguée au point d’en perdre la raison – on en était la preuve vivante! –, voir leur vie réduite à la course folle du quotidien, être envahie par la crainte de ne pas être une assez bonne mère. Jamais je ne m’étais exprimée aussi librement au sujet de ma maternité. Mon fils avait alors deux ans, ma fille, quatre. Ma vie ne ressemblait en rien à ce que j’avais imaginé.

On avait quitté notre appartement de la rue Mont-Royal en juin 2011. Mon chum avait enfin terminé sa résidence en chirurgie : dix années d’études, de travail, de sacrifices. Dix années qui m’avaient laissé un arrière-goût d’amertume et de cynisme face à la vie de couple. N’empêche! Quand il m’avait annoncé qu’on lui offrait ce poste qu’il convoitait, j’étais tellement fière de lui, tellement heureuse pour lui.

Je n’ai même pas pensé à moi.

J’ai pensé : « Je vais poursuivre ma carrière là-bas. That’s it! On sera proche de nos familles. On sera entre Montréal et Québec. On achètera un petit coin de paradis. On aura une merveilleuse qualité de vie! » Ça n’a pas été si simple… Je n’avais pas pensé qu’en quittant Montréal, je quittais ma vie, mes amies, mes collègues, mes repères, mes cafés, mes boutiques, ma promenade Masson, ma rue Mont-Royal. Je n’avais aucune idée des répercussions que ça aurait sur moi… sur nous.

Après mon congé de maternité (j’étais enceinte du deuxième quand on a déménagé), j’ai tout de suite été engagée au Cégep de Trois-Rivières. Seul bémol, je devais tout reprendre à zéro : remplacer des collègues à pied levé, enseigner l’été, attendre indéfiniment le prochain contrat… Dans les faits, ça n’avait rien de terrible. Je n’avais pas d’inquiétude financière. Mes enfants étaient jeunes. J’aurais très bien pu me satisfaire de cette situation.

Ce n’était pas ça. Ça ne se passait pas à ce niveau-là. Ça se passait dans ma tête, dans mon être, dans mon identité. Une terrible tempête faisait rage. Je prenais la mesure de ce que j’avais laissé derrière moi et je ne m’y retrouvais plus.

J’étais devenue la femme de mon mari et la mère de mes enfants : une réalité douloureuse qui m’éclatait en plein visage.

C’était l’été. J’écoutais Lana Del Rey quand j’étais down; P!nk quand j’étais high. Je me défoulais en courant : 5 km, 10 km, 21 km. Je devais trouver un moyen d’occuper mon cerveau. Et vite! Justement, chez Acolyte, on cherchait une rédactrice. J’ai sauté sur l’occasion. J’ai eu la job. Dieu que j’étais loin de ma zone de confort! Je ne connaissais rien au monde de la pub, du marketing, du web… Un mois plus tôt, si on m’avait dit que je serais autre chose que prof de littérature au cours de mon existence, j’aurais répondu, sans aucune hésitation : « Impossible! » J’avais complété mon baccalauréat et ma maîtrise avec cette seule idée en tête. J’enseignais depuis 2007.

Acolyte a été ma voie de salut.

Un matin, je suis arrivée au bureau en larmes, dévastée. Mon mariage ne tenait plus qu’à un fil. J’envisageais le pire. Qu’est-ce qu’on deviendrait, nous, nos enfants, notre projet de vie? J’ai descendu de ma voiture, les yeux rougis. Mélissa a stationné la sienne au même moment. Elle aurait très bien pu faire semblant de ne rien voir. On se connaissait à peine.

Elle m’a jeté un coup d’œil furtif et m’a dit, avec une douceur et une empathie que je n’oublierai jamais : « Tu vis un boutte tough. T’sé, j’ai l’air ben fofolle de même, mais j’ai vécu pas mal d’affaires. J’suis vraiment sensible et j’suis capable d’écouter. Si jamais t’as besoin de parler, j’suis là. »

Cette tempête, c’était la première vague du tsunami.

4 pensées sur “La tempête”

  1. Julie-Christine Gagné dit :

    Je crois qu’avec ce texte, tu rejoindras bien des femmes dans la jeune trentaine qui tentent de tout réussir à la fois: les enfants, la famille, la vie amoureuse, les amis(es), la carrière et j’en passe. Je suis bien d’accord, la routine que nous vivons au quotidien, sous des airs de simplicité désarmante, peut parfois s’avérer bien plus complexe, voire douloureuse qu’il n’y parait…. Et, en parlant de ces femmes…. Tu es bien placée pour savoir que je parle de moi! ? Moi qui viens de débuter un nouvel emploi, qui fait (temporairement!) des heures sup à tous les jours, qui tiens mordicus à ce que mes filles mangent des repas équilibrés et cuisinés « maison », qui veux maintenir son couple en vie…. Je suis au coeur de cette tempête et, sans doute, je m’y cherche… Merci d’alimenter ma réflexion!

    1. Judith Proulx dit :

      En effet, Julie-Christine, je comprends très bien ce que tu vis en ce moment et je te remercie de le partager avec moi et les lecteurs.

  2. Josianne Baril dit :

    J aime te lire! Encore merci! Je suis capable de voir les images dans ma tête! Et tu me fais du bien! xxx

  3. Ani Blanchette dit :

    Oh! A quand la suite??? Merci pour ton authenticité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *