Mes rencontres

La force de la fragilité

Je n’aurais jamais cru que ma rencontre avec Janie me conduirait à une telle prise de conscience. Quand j’ai accepté d’aller chez elle, à plus de 150 kilomètres de chez moi, je n’ai pas pensé un seul instant au fait que j’allais plonger au cœur de son intimité et ainsi, m’exposer à sa fragilité… et à la mienne.

Je suis partie dans la grisaille d’un matin d’avril, me croyant parfaitement libre et en contrôle de mes moyens, comme c’est généralement le cas quand je prends la route, seule, vers une destination inconnue. Je n’ai pas cherché à comprendre mes motivations profondes, j’y suis allée, sans crainte ni appréhension.

À mi-chemin, j’ai fait un arrêt pour me dégourdir les jambes et faire le plein d’essence. C’est à ce moment que j’ai été saisie par les photos que Janie venait tout juste de publier. Une machine de dialyse trônait dans le coin de sa chambre, son chum portait un masque et semblait préparer une injection, elle, était tout sourire aux côtés de son infirmière. Elle avait écrit : «Ce matin, première séance de dialyse à la maison!!! Nous sommes prêts, mais énormément stressés.»

Moi, je n’étais pas prête pour ça. Ce n’était pas dans mon scénario.

J’ai voulu m’esquiver, aller dans un café en attendant que la procédure soit terminée, ce que je lui ai dit en l’appelant, ce à quoi elle a répondu :

– Non, tu peux venir! Je t’attends. Je suis branchée maintenant. Tout s’est bien passé. On va jaser dans mon lit le temps que ça dure.

– T’es sûre?

(Moi, j’étais loin d’être sûre… Ma petite voix intérieure criait :  T’es folle!!! Tu vas aller t’asseoir dans le lit d’une inconnue en train d’être dialysée. T’es virée s’ul top!)

– Oui, oui!

– Ok… À tantôt…

Ce serait définitivement plus intime que tout ce que j’aurais pu imaginer.

Quand je suis arrivée, j’ai monté l’escalier qui menait à sa chambre d’un pas mal assuré. L’infirmière était sur le point de partir. Malgré moi, mes yeux se sont fixés aux tubulures pleines de sang et j’ai dû m’asseoir tellement je me sentais mal.

Est-ce que Janie a eu conscience de mon malaise? Sans doute… Peut-être a-t-elle voulu détendre l’atmosphère, car elle a tendu vers moi les tubes pour que je les touche, en m’expliquant : «Tu vois, celui-là est plus chaud parce que le sang sort de mon corps, l’autre est plus frais parce qu’il ramène le sang filtré. Sens-tu la différence? »

Euh… Petit rire nerveux, mains moites et grandes respirations.

Je me suis prêtée au jeu, mais je n’avais qu’une question en tête : Comment est-ce possible? Je suis devant une femme qui survit grâce à une machine. Elle me reçoit en pyjama, sans fard ni artifice. Elle a le sourire aux lèvres et je me sens enveloppée par sa sérénité.

Une fois le choc du départ dissipé, je me suis bel et bien installée dans le lit, à côté de Janie, comme si je la connaissais depuis toujours. Elle m’a parlé de ses nombreux projets, de la manière dont elle avait fait son entrée dans l’univers de la mode, de son implication au sein de la Fondation canadienne du rein – section Estrie.

Après sa dialyse, on a mangé ensemble, comme si de rien n’était, puis on est allées marcher en forêt. C’était calme, c’était doux, c’était parfait.

Je l’ai laissée à la fin de l’après-midi, consciente d’avoir vécu l’une des journées marquantes de ma vie. Pour moi, le fait que Janie ait voulu faire ma connaissance dans cet état d’extrême vulnérabilité est la preuve de son incroyable force; la preuve du choix conscient et assumé qu’elle fait de vivre, malgré tout.

Je crois que notre essence est d’aller vers les autres le cœur grand ouvert, malgré tous les risques que cela comporte, et parmi eux, les plus effrayants: déplaire, être mal interprété, jugé ou rejeté. Ce qu’on oublie trop souvent, c’est la joie que la rencontre de l’autre peut provoquer et l’état de grâce qui s’ensuit: le sentiment d’avoir été au bon endroit au bon moment.

C’est précisément parce que Janie a le courage de se montrer telle qu’elle est, forte dans sa fragilité, que je l’admire autant et qu’elle est, à mon sens, un grand modèle d’humanité.

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Merci à Dominique Bouchard, du studio Décibel photo, qui a su, par cette photo, saisir la force de la fragilité.

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