Mes chroniques

Si on devenait… Humain

Ne sommes-nous pas déjà humain ? Bien sûr ! Alors comment peut-on le devenir plus? En prenant réellement conscience de ce que signifie « Être humain »…

Lors de mes conférences, je demande aux participants d’observer une photo où l’on voit une très vieille femme, marquée par les signes de l’âge, embrasser la joue charnue d’une fillette de trois ou quatre ans. Celle-ci ferme les yeux pour savourer cet instant de bonheur tandis qu’un doux sourire se dessine sur ses lèvres. C’est une image vibrante d’émotions et j’aime entendre les gens exprimer ce qu’ils ressentent en la regardant.

Plusieurs évoquent l’amour, le bien-être, la tendresse. D’aucuns affectionnent le côté vrai et sans retouche des visages, le contraste marqué entre la vieillesse et l’enfance. Certains regards s’embuent… souvenir d’une grand-mère qui soudain rejaillit.

Pour moi, cette accolade représente ce qu’il y a de plus humain, c’est-à-dire la CONNEXION entre deux êtres. Elle symbolise aussi la vulnérabilité des personnes les plus jeunes et les plus âgées.

Dans notre société, nous reconnaissons facilement que la vieillesse et l’enfance sont des périodes de la vie où les gens sont plus vulnérables. Mais lorsque nous sommes dans la force de l’âge, dynamiques et engagés dans toutes les sphères de notre vie (familiale, conjugale, professionnelle et sociale) nous tentons, par tous les moyens possibles, de masquer notre vulnérabilité pour nous montrer forts et en contrôle de nos moyens en toutes circonstances.

Or, la réalité est que nous sommes TOUS vulnérables et TOUS blessés. En prendre conscience ne nous affaiblit pas, au contraire.

Plus nous sommes conscients de qui nous sommes, plus nous acceptons de voir les autres tels qu’il sont.

En partageant nos doutes, nos peurs, nos angoisses, non seulement nous nous en libérons, mais nous permettons aux autres se sentir moins seuls. C’est la leçon que ma fille m’a apprise alors qu’elle n’avait que cinq ans. L’entrée à la maternelle lui causait une forte anxiété de séparation. Pourtant, elle y était bien préparée puisqu’elle fréquentait un centre de la petite enfance depuis l’âge d’un an.

Le premier matin, je l’ai accompagnée dans la classe. Elle était larmoyante au moment de mon départ, ce qui me paraissait tout à fait normal. Mais à compter du lendemain, les crises se sont intensifiées. Elle se cramponnait à mon bras, pleurait et criait sans pouvoir s’arrêter. C’était si intense que j’ai dû demander à la surveillante de la tenir dans ses bras pour que je puisse partir. Vous pouvez facilement imaginer que j’avais le cœur en miettes.

Non seulement je ressentais sa souffrance, mais je revivais ma propre douleur d’enfant. J’étais tellement désemparée lorsque j’ai commencé l’école qu’au fil des semaines, j’ai développé des maux de ventre et des crises d’asthme. Je me suis rappelé de ma peur incontrôlable d’être abandonnée.

Au bout d’une semaine, voyant la détresse de ma fille, j’ai décidé de lui parler ouvertement de mon expérience. Je lui ai expliqué comment mon père avait réagi quand mon enseignante l’avait appelé pour qu’il vienne me chercher :

— Grand-papa lui a expliqué que j’étais très anxieuse d’aller à l’école et qu’il fallait que j’apprenne à vaincre ma peur, qu’il allait en parler avec moi le soir venu.

— Oh ! C’était pas gentil de te laisser à l’école.

— C’est ce que j’ai pensé aussi. Mais je me suis tranquillement habituée. J’ai développé des moyens pour me réconforter. Parfois, j’allais même sucer mon pouce à la toilette ! (Ma fille a éclaté de rire en poussant un gros OUACH !!!) Même si j’étais très gênée, j’me suis fait une amie et l’école m’a semblé beaucoup moins terrifiante.

— Hum… Moi, j’ai plein d’amies. J’sais pas pourquoi j’ai si peur…

— C’est pas tellement important de savoir pourquoi. L’important, c’est qu’on trouve des moyens pour que tu te sentes mieux. Tu vas voir, on va y arriver…

Il a fallu quelques semaines pour que ma fille s’adapte à l’école. Chaque matin, je lui chantais la comptine que ma mère avait inventée pour moi au même âge :

Je m’en vais à l’école. Bye ! Bye ! Papa, maman. Bye ! Bye ! Mes deux frérots. Et surtout, ne soyez pas tannants, je reviendrai tantôt !

Si je voyais poindre un sourire entre deux larmes, je pouvais dire mission accomplie. Puis, tout est rentré dans l’ordre… jusqu’au mois de mai. Le simple fait de savoir qu’elle allait changer d’enseignante et de classe l’année suivante rendait ma fille terriblement mal. Les crises ont repris de plus belle.

J’ai alors compris que nous aurions besoin d’une psychologue pour aider notre enfant, et ce fut très difficile pour moi de l’accepter. Aujourd’hui, quand je la vois partir en autobus comme les autres, dormir chez des amies sans crainte, s’inscrire d’elle-même au cours de volleyball, je mesure l’ampleur du chemin qu’elle a parcouru. Je suis fière et heureuse d’avoir accepté de VOIR l’ampleur de sa vulnérabilité.

Grâce à ma fille, j’ai moi-même appris à accueillir et à exprimer mes faiblesses. J’écris « grâce à elle », mais c’est aussi POUR elle, parce que je refuse qu’elle se sente anormale avec ses craintes et ses angoisses. Elle est certes plus anxieuse que la majorité des enfants, tout comme je l’étais, mais elle est aussi persévérante, créative, sensible aux autres… profondément humaine. Elle est l’UNION de la force et de la fragilité. Comme MOI. Comme NOUS TOUS.

Embrasser et assumer cette réalité est, à mon sens, le moyen le plus sûr de devenir plus humain et de créer des relations plus authentiques.

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