Mélissa

Le choc

Entre Mélissa et moi, c’était une amitié naissante. Vous savez, quand on se prend d’affection pour une collègue de travail. On dine ensemble, on apprend à se connaitre, on rit. Les 5 à 7 s’éternisent, on boit trop, on se confie : on devient amies. Si vous nous aviez vues! On formait un duo improbable. Elle, avec son humour scabreux, ses mots crus, ses jokes de trucker; moi, avec mon langage-verni-de-prof-de-littérature. Elle, avec son look flamboyant, toujours à l’affut des nouvelles tendances; moi, avec mon style classique, très construit, trop léché peut-être…

Au premier regard, on avait peu de choses en commun. Mais en vérité, on était portées par les mêmes passions : la beauté, l’art, les mots, la connaissance de soi. On vivait toutes les deux une période de grands bouleversements intérieurs. Tout y passait : le couple, la maternité, les choix professionnels, l’essence même de ce qu’on était – ou croyait être. J’aimais cette femme parce qu’elle n’avait pas de filtre et qu’elle assumait ses opinions. Elle était intense et vraie. Quelque chose de profond nous reliait, mais je n’aurais pas su dire quoi à ce moment-là.

Son diagnostic est tombé le 17 mars 2015, un diagnostic coup de poing : cancer. Mélissa souffrait d’un lymphome agressif de stade IV à l’intestin grêle. Le pronostic n’était pas bon – 50 % de chance de survie –, mais elle pouvait guérir.

Elle devait guérir. Elle avait 33 ans, un chum, une fillette de trois ans… La vie devant soi.

J’étais assise dans ma voiture au moment où le téléphone a sonné. C’était elle. J’ai répondu, mais je le savais déjà. Elle était si faible depuis janvier, si essoufflée, si blanche. Un matin de décembre, peu avant le congé de Noël, on était arrivées au bureau en même temps. On était en retard – encore une fois! Je me dépêchais pour entrer le plus rapidement possible quand je l’ai entendue : « Calme-toé, Minou! On est juste 5 minutes en retard! » Elle avait le souffle court. Dans le hall de l’édifice, comme d’habitude, je me suis dirigée vers l’escalier, mais elle a demandé :

– On prend-tu l’ascenseur?

– Oui, pas de problème, j’aurais dû y penser.

Elle a souri, mal à l’aise : « J’suis vraiment pas en forme ces temps-ci. Va falloir que j’me repose durant le temps des fêtes. »

Je l’avoue, sur le coup, je ne me suis pas inquiétée.

Maintenant sa voix résonnait dans la voiture : faits, pourcentages, traitements, guérison… Peut-être. Le choc! Mélissa ne pleurait pas. Elle en avait vu d’autres. Atteinte d’une maladie rare au foie, elle avait subi une greffe hépatique à l’âge de 24 ans. Les hôpitaux, les médicaments, les scans, elle connaissait ça. Elle allait affronter cette épreuve avec courage et détermination. Un point, c’est tout!

J’étais sans voix. J’avais le souffle court, une boule dans l’estomac, les mains moites. Je cherchais les mots. Moi qui les aime tant, ils me paraissaient tous insignifiants.

Je me suis entendue lui dire : « Je vais être là. Tant que tu en auras besoin et de la manière dont tu voudras, je vais être là. »

J’avais le pressentiment très fort, l’intuition comme on dit, qu’elle entamait l’ultime combat.

9 pensées sur “Le choc”

  1. Karine dit :

    Un nouveAu passe temps pour moi J’adore Ju ! Merci de nous partager tout cela j’attends déjà le prochain.

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Karine! N’hésite pas à en parler! Et le prochain, c’est mercredi!

  2. Sylvain Gagnon dit :

    Allo Judith,
    En tant que papa de Mélissa, je tiens à t’encourager. Clémence et moi aimons le concept et surtout, le texte.

    « Lâche pas ma grande » comme j’ai souvent dis à Mélissa !!!

    1. Judith Proulx dit :

      Chers Sylvain et Clémence,
      Merci pour votre soutien et pour votre confiance.
      Vous avez toute mon affection!

  3. Joanne bonneau dit :

    Merçi Judith ,tu sais je veux partager ce que tu nous fait vivre par ton senti…..

  4. Joannie dit :

    Très touchant ce texte Judith. Pendant un instant, je me suis sentie revenir dans le passé. Au moment où Mélissa était parmi nous à l’agence. Je la vois encore arriver en coup de vent dans la cuisine avec ses talons haut, des échasses! Ton texte nous fait vivre parfaitement ces instants passés. Je trouve que ce que tu as fait en l’accompagnant dans cette épreuve est remarquable! Est-ce que je te l’ai déjà dit? Bin je te le dis là, tu as grand cœur et c’est surement ce que j’admire le plus chez toi! xx

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Joannie, du fond du coeur! J’ai pas fini de la faire revivre…

  5. Miriam Brunelle dit :

    Mon amie me manque, et me manquera toujours. Nous aurions fêté nos 20 ans d’amitié.
    Tes écrits me font du bien à l’âme. Tu la décris avec des subtilités tout à fait justes…qui me font à la fois sourire et pleurer. Le fait de te lire ainsi sur l’épreuve qu’elle a vécu m’aide à apprivoiser son absence. Je te lierai certainement jusqu’à la fin.
    Miriam

    1. Judith Proulx dit :

      Je le fais en toute humilité, Miriam, et je suis heureuse que ça puisse faire du bien à ceux qui l’ont aimée et qui l’aime toujours. xx

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