Mélissa

Le regret

Entre le moment où Mélissa a quitté l’agence de communication où on travaillait – elle comme graphiste, moi comme rédactrice – et celui où elle m’a annoncé son diagnostic de cancer, on ne s’est pas vues. Pas une seule fois. C’est ce que je regrette le plus…

J’avais moi-même laissé mon poste fin janvier pour me lancer dans un projet d’affaires avec mon mari. Il avait en tête de créer une application mobile destinée aux médecins. Son idée me paraissait géniale – je suis toujours convaincue qu’elle l’était. Mais, je crois qu’on avait oublié un détail essentiel : il travaille en moyenne 70 heures par semaine. En toute honnêteté, quand je me suis retrouvée seule, à essayer de donner forme à notre start-up, je me suis sentie démunie, déstabilisée, dépassée par l’ampleur du travail à accomplir. Je ne connaissais absolument rien au monde des affaires.

Mais je me suis relevée les manches parce que je voulais entreprendre ma vie.

J’étais absorbée par ce nouveau projet. J’y consacrais mon temps et mon énergie. Or, ce n’est pas ce qui m’a empêchée d’aller vers Mélissa. Ce qui a contenu mon élan, c’est la peur. J’avais peur de ne pas savoir quoi dire, de paraitre déplacée ou curieuse. Quand je pense à l’angoisse qu’elle a dû vivre en attendant son diagnostic, je me demande sincèrement pourquoi j’ai laissé des considérations aussi bêtes m’arrêter.

Un soir de janvier, Mélissa m’avait envoyé un texto. Elle voulait que je l’aide à formuler sa demande d’augmentation de salaire. Elle souhaitait retourner au travail dès que possible. Malgré son talent et ses compétences, elle ne reconnaissait pas facilement sa valeur au plan professionnel. Quelques mois plus tôt, je lui avais prêté le livre En avant toutes : les femmes, le travail et le pouvoir de Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook.

Selon moi, Mélissa avait toutes les qualités requises pour diriger une équipe de designers graphiques – ce livre était ma façon de le lui dire. Elle avait un charisme magnétique et un leadership hors du commun. Mais elle ne l’entendait pas ainsi. Elle m’avait remis l’ouvrage sans trop le commenter – ce n’était pas pour elle. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas osé lui dire à quel point je croyais en son potentiel.

En parcourant son message, je suis restée accrochée à cette phrase : « Je ne suis pas celle qui a le plus de talent créatif, mais je crois tout de même avoir trouvé une place enviable au sein de l’équipe. »

Une place enviable? Un instant! Mélissa était le boute-en-train du bureau. Elle avait toujours le mot pour rire et on l’aimait tous d’amour, les gars comme les filles. Elle était accueillante et à l’écoute des autres. Elle affirmait ses opinions et les défendait – ce qui n’est pas donné à tout le monde. Je peux dire sans crainte qu’elle s’était taillé une place centrale au sein de l’équipe.

Et son talent! Elle avait un talent fou et une créativité sans limite, tout en étant professionnelle et hyper organisée. Elle avait toujours des questions pour moi. Elle voulait comprendre les règles, trouver le mot juste et la meilleure formulation, même si elle finissait invariablement par me dire : « Maudit que c’est compliqué pour’e rien le français! »

J’ai relu son message plusieurs fois. J’ai tenté de le reformuler. Puis non, j’ai écrit : « Ce bout-là, sur la créativité, tu m’enlèves ça et tu demandes clairement le salaire que tu souhaites obtenir. Come on Mel! T’es capable! » Le ton était coupant – comme je peux l’être parfois. C’était plus fort que moi. J’aurais tellement voulu qu’elle se voit comme je la voyais.

Deux semaines plus tard, j’ai reçu des nouvelles : « Je voulais te remercier de m’avoir donné les mots et l’aplomb nécessaires pour réclamer mon augmentation. J’ai obtenu le salaire que je demandais, sans discussion. Encore merci! En passant, comment va ta nouvelle vie d’entrepreneure? Pas trop stressée? Ah oui, je t’ai pas dit, je dois passer une trou-d’cul-scopie mercredi prochain, j’espère que c’est pas ton chum qui va me la faire! LOL »

Ça, c’était du grand Mélissa Gagnon!

Est-ce que je lui ai dit à quel point je l’admirais? Est-ce qu’elle a su combien sa résilience, son humour et son courage m’inspiraient?

22 pensées sur “Le regret”

  1. Diane Précourt dit :

    Je suis sans mots c’est excellant

    1. Judith Proulx dit :

      Chère Diane, ton commentaire me touche beaucoup. N’hésite pas à en parler aux gens dans ton entourage!

  2. Julie-Anne dit :

    J’avais hâte de te lire. Tes mots sont touchant, tu as le don de transmettre l’émotion, bravo et bon succès dans cette nouvelle aventure!

  3. Louise dit :

    Je viens de terminer de lire ton deuxième texte sur le regret, j’ai beaucoup aimé…de plus il m’a fait encore une fois réfléchir sur la brièveté de nos vies. Je me promets d’aimer assez ceux qui m’entourent pour ne pas avoir de regret, jamais.
    Tu écris bien Judith, je t’encourage à continuer, ce sera toujours un plaisir de te lire.

  4. chartier lise dit :

    merci Judith,te livrer de cette façon demande beaucoup de courage,et surtout tu nous reconduis a ce qu,il y a de plus vrai en nous vivre notre moment présent, merci,ce sera ma méditation de la journée ! hâte de te suivre !!!!!!!!

  5. Therese guilbault dit :

    Que j’aime te lire. Merci.
    Ton texte sur la peur m’a fait revivre mon e périende de mes premiers mois d’école. À mon âge (68 ans), je suis maintenant capable de mettre des mots sur ma propre peur.

    1. Judith Proulx dit :

      Je me sens très privilégiée que mes sentiments rejoignent les vôtres!

  6. Annie Michaud dit :

    J’avais bien hâte de te lire et je ne suis pas déçue! J’en redemande! À quand le prochain?

  7. Josianne Baril dit :

    Merci de me faire revivre du grand Mélissa à travers tes mots, Merci!

  8. Josée St-Laurent dit :

    De te redėcouvrir à travers les mots fut très touchant…

  9. Julia Bouvet dit :

    Ça donne vraiment envie de connaître Melissa! Et de toujours vivre le moment présent.
    Question en suspens: est-ce ton chum qui a administré la trou-d’cul-scopie?!?

  10. Geneviève Gagnon dit :

    J’avais vraiment hâte de te lire..merci..ma cousine était tout simplement unique à mes yeux..? merci Judith continu tu as du talent..tu me la fait revivre..?

  11. Julie-Christine Gagné dit :

    Wow Judith! Comme je suis fière de toi! Comme il a fait du chemin ton beau projet d’écriture, et quelle forme rêvée! Merci de partager tes émotions et ton ressenti avec moi, avec nous, tes désormais fidèles lecteurs. À travers toute l’élégance du visuel et de ton écriture, on retrouve toute la fougue et la vivacité de Mélissa. En te lisant, j’ai été émue aux larmes, mais ces larmes coulaient sur un large sourire. Merci de me faire vivre ces émotions uniques, aussi unique que toi! xxxx

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