Mélissa

Le partage

Le 18 novembre, je suis revenue voir Mélissa à l’hôpital. Elle était chez elle depuis quelques jours lorsqu’elle est tombée en essayant de se lever seule. J’étais tellement triste.

– Mélissa, je t’envoie ma lumière et mon amour. Je prie pour toi. Je voudrais tant que ce soit plus doux, plus facile. Je passerai te voir demain matin si tu veux.

– Merci mon amie. Je vais t’attendre. Ça sera un grand plaisir d’être avec toi!

Je me suis préparée avec soin. J’ai choisi de beaux vêtements colorés. Je me suis maquillée. Je voulais être belle parce que Mélissa était une femme fière, toujours bien mise. Je n’allais pas à l’hôpital pour affronter la mort. J’allais à l’hôpital pour accompagner mon amie qui vivait les derniers jours de sa vie. Je voulais qu’elle voit encore de la beauté et de la lumière.

Ce matin-là, j’avais décidé de lui faire la lecture. J’avais longtemps vu trainer chez mes parents un livre intitulé La mort est un nouveau soleil. Je ne l’avais jamais lu. J’ai néanmoins décidé que ce serait ce livre-là. Mélissa n’a pas hésité un instant quand je lui ai demandé si ça lui convenait. Elle avait tant de questions au sujet de la mort, des questions que nous nous posons tous : Que se passera-t-il après? Où irons-nous? Avec qui? Pour combien de temps? Pour toujours? C’est long toujours! Et s’il n’y avait rien…

J’ai collé ma chaise sur le lit de Mélissa. J’ai ouvert le livre écrit par Docteure Elizabeth Kübler-Ross, la vieille édition de 1989 qui m’attendait chez mes parents. J’ai commencé ma lecture.

On a appris que Dr Kübler-Ross avait consacré sa vie aux patients atteints de maladie incurable; qu’elle avait œuvré tout particulièrement auprès des enfants; qu’elle avait été admirée et honorée partout dans le monde pour la qualité de ses recherches sur les soins palliatifs; qu’elle avait également été calomniée au moment où elle s’était mise à « rapporter que des mourants lui faisaient souvent part de leurs expériences extracorporelles, voire de l’au-delà, ce qu’elle n’était plus prête à considérer comme des hallucinations ». (p. 10) L’auteure l’exprime sans détour, sur un ton incisif :

« Beaucoup de gens disent : La Dr Ross a vu trop de mourants. Maintenant, elle commence à devenir bizarre. L’opinion que les gens ont de vous est leur problème et non pas le vôtre. Il est très important de le savoir. Si vous avez bonne conscience et que vous faites votre travail avec amour, on vous crachera dessus, on vous rendra la vie difficile. Et dix ans plus tard, on vous donnera dix-huit titres de docteur honoris causa pour le même travail. C’est ainsi qu’est ma vie maintenant.  Lorsque, pendant de nombreuses années, on est assis au chevet d’enfants et de personnes âgées qui meurent, lorsqu’on les écoute qu’on les écoute vraiment, on s’aperçoit qu’ils savent que la mort est proche. » (p. 19-20)

Mélissa n’aurait pas été prête à parler de sa mort qui approchait. Mais elle était prête à entendre ces mots-là, que je lui lisais. J’en ressentais un immense réconfort. Allongée sur le dos, les yeux entrouverts, elle m’écoutait. Elle acquiesçait parfois d’un signe de tête. Peut-être qu’elle sommeillait, mais ça ne me dérangeait pas. Je lisais ce livre autant pour elle que pour moi. Les expériences racontées par Dr Ross apaisaient mes questionnements sur la vie et la mort et c’était précisément ce dont j’avais besoin. Un passage nous a marquées plus que tout autre :

« En ce moment, presque tous mes malades sont des enfants. Je les emmène chez eux afin qu’ils puissent y mourir. Je prépare leurs parents, et leurs frères et sœurs. Les enfants ont très peur d’être seuls au moment de la mort. Mais, on n’est jamais seul, ni au moment du passage ni dans la vie de tous les jours, même si on ne le sait pas. Au moment de la transformation, nos guides spirituels, nos anges gardiens et les êtres que nous avons aimés, et qui sont partis avant nous, seront près de nous et nous aideront. Ceci nous a toujours été confirmé, de sorte que nous ne doutons plus de ce fait. Notez que je fais cette constatation en tant que scientifique. Il y a toujours quelqu’un pour nous aider lorsque nous nous transformons. Généralement ce sont les pères ou mères qui nous ont « précédés », les grands-pères ou grands-mères ou même un enfant qui est parti avant nous. Et souvent nous rencontrons ceux dont nous ignorions qu’ils étaient déjà de l’autre côté…

Nous avons le cas d’une fillette de douze ans qui ne voulait pas parler à sa mère de sa merveilleuse expérience, puisque aucune mère ne veut entendre qu’un de ses enfants s’est senti mieux ailleurs que chez elle. C’est compréhensible. Mais l’expérience de la fillette était si extraordinaire qu’elle avait eu besoin de la raconter à quelqu’un. Elle a donc confié à son père ce qu’elle avait vécu, lors de sa «mort», des évènements si merveilleux qu’elle n’avait pas voulu revenir. Ce qu’il y avait de particulier – indépendamment de la splendeur et de la luminosité extraordinaire qui ont été décrites par la plupart des survivants – c’est que son frère était près d’elle et l’avait prise dans ses bras avec amour et tendresse. Après avoir raconté tout cela à son père, elle ajouta : «La seule chose que je ne comprenne pas est le fait que je n’ai pas de frère». Son père se mit alors à pleurer et lui raconta qu’elle avait en effet eu un frère qui était mort trois mois avant sa naissance, mais que personne ne lui en avait jamais parlé.

Voyez-vous pourquoi je vous cite un exemple comme celui-ci. Parce que beaucoup de gens ont tendance à dire : «Bien sûr, elle n’était pas encore morte. Et au moment de la mort on pense naturellement à ceux qu’on aime et on les imagine physiquement». Mais cette fillette de 12 ans n’avait pas pu se représenter son frère.

À tous mes enfants mourants je demande qui ils souhaitent voir, qui ils aimeraient toujours avoir à leurs côtés. Bien entendu, cette question concerne la présence terrestre. (Beaucoup de mes malades ne sont pas croyants et je ne pourrais pas parler avec eux d’une vie après la mort. Il va de soi que je n’impose à personnes mes convictions). Je demande donc à tous mes enfants qui ils souhaiteraient avoir près d’eux s’ils choisissaient une personne. 99 % se décident pour maman ou papa. […] Et aucun de mes enfants qui avaient opté pour maman ou papa n’a rapporté par la suite avoir vu au cours de son expérience du seuil de la mort, l’un ou l’autre de ses parents, à moins que l’un d’eux ne soit décédé auparavant. » (p. 61-64)

Mélissa a ouvert grand ses yeux et m’a dit spontanément : « Moi, je sais que ma grand-mère Raymonde m’attend, je l’aimais tellement ma grand-mère. »

J’ai déposé le livre et j’ai serré Mélissa très fort contre moi. J’étais si émue de vivre ce moment avec elle. Le partage de cette lecture renforçait notre intimité. On venait de franchir une étape cruciale dans notre cheminement vers sa mort.

Je l’ai embrassée sur le front et je suis partie pour la laisser se reposer.

Référence : Elizabeth Kübler-Ross, La mort est un nouveau soleil, Montréal, Les éditions Quebecor, 1989, 140 p.

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