Mélissa

La libération

Je suis revenue voir Mélissa deux jours après qu’on l’ait emmenée à la Maison Albatros pour y terminer sa vie. Au moment où je suis arrivée, ses parents étaient là, l’une de ses tantes et sa meilleure amie. Je connaissais seulement sa mère, alors je me suis présentée… J’étais qui au fait? Une collègue de travail? Une bonne connaissance? Une amie?

Encore une fois, et malgré tout le temps que j’avais passé avec elle, je me sentais mal à l’aise face à ses proches, comme si je n’avais pas le droit d’être là dans un moment de si grande intimité. On a échangé quelques mots… On était là sans vraiment y être, comme repliés sur notre douleur.

Soudain, sa mère m’a demandée si je voulais lui rendre hommage lors de la cérémonie qui aurait lieu au salon funéraire. Qui ça, moi? J’étais stupéfaite. Je ne crois pas l’avoir laissé paraitre, mais en l’espace de quelques secondes, mes forces intérieures se sont livrées un réel combat :

Voyons donc! Tu parlerais devant sa famille et ses amis, alors que tu la connais depuis si peu de temps! Tout le monde va se demander d’où tu sors… Tu va avoir l’air de quoi?

Mais non, parle puisque tu as des choses à dire! Mélissa a bouleversé ton existence, tu as partagé tant de choses avec elle, pourquoi ne pas l’exprimer? Tu peux le faire, alors fais-le!

– Oui! Je vais prendre la parole. C’est très gentil de me l’offrir.

Cet engagement formulé, je me suis dirigée vers sa chambre. Je me suis assise tout près d’elle, pour la dernière fois : « Bonjour Mélissa, je suis là. » Elle m’a répondu par un souffle. Elle a tenté de soulever son bras, mais n’en avait plus la force. Par ses paupières entrouvertes, je pouvais voir ses yeux, mais leur éclat habituel n’y était plus. Sa bouche aussi demeurait entrouverte, comme si l’effort pour maintenir les lèvres ensemble était devenu trop grand. Son corps s’abandonnait à la mort qui allait venir sous peu. Je lui souhaitais cette libération.

Je suis demeurée un long moment auprès d’elle pendant que ses parents sont allés mangés. À chaque arrêt prolongé de sa respiration, je craignais qu’elle parte, là, avec moi. Non, non, non, attends un peu. Attends qu’ils reviennent. Pas avec moi! On exprime rarement ce malaise qui s’empare de nous en attendant la mort d’un proche. Je me sentais suspendu dans le temps, ne sachant ni quoi faire ni quoi dire. Je tenais sa main en souhaitant à la fois qu’elle reste et qu’elle parte. Finalement, sa mère est revenue. Un dernier adieu, un dernier baiser, et je suis partie.

Elle est décédée très tôt le lendemain. Je ne suis pas allée la voir, même si sa mère me l’a offert. Peut-être que j’aurais dû… Je n’étais pas encore à l’aise avec la mort. Comme je le suis maintenant.

Le matin de la cérémonie funéraire j’étais dans un état second. Je ne pouvais admettre que c’était vrai, qu’elle était bel et bien morte et que j’allais bel et bien prononcer ce discours. En stationnant la voiture, mon chum m’a serré la main : « Tu as bien fait d’accepter. Parle avec ton cœur, tout ira bien. »

Lorsqu’on est entrés, je suis allée embrasser la fille de Mélissa, qui coloriait tranquillement. Elle m’a regardée avec ses grands yeux bleus. Son sourire espiègle lui donnait l’air taquin de sa maman. On avait joué ensemble quelques fois, elle s’en souvenait, bien sûr.

Je me suis ensuite dirigée vers ce lieu irréel où reposait Mélissa, entourée de fleurs. La première chose qui m’ait frappée fut la musique : une pièce d’Enya intitulée Flora’s Secret. C’est un air que j’adore; je ne savais pas que Mélissa l’aimait. J’ai ensuite regardé les photos où elle apparaissait souriante, enjouée, bien entourée, comme toujours. La salle était bondée : de la jeunesse partout, de tout jeunes enfants qui riaient. J’ai reconnu sa meilleure amie, que je me suis empressée d’aller embrasser. Puis, mes anciens collègues de travail sont arrivés. Quel soulagement de les savoir là! Eux aussi venaient rendre un dernier hommage à leur chère Mélissa. Tant de jeunesse dans un salon mortuaire, c’était irréel, contraire à l’ordre naturel des choses.

Le moment de la cérémonie est arrivé. Le père de Mélissa s’est exprimé de manière très touchante, puis son frère, puis sa meilleure amie, puis moi. Je me suis avancée, le cœur battant et les mains moites. Partout la tristesse et les larmes. J’ai regardé l’assemblée et je me suis lancée.

« Bonjour à tous, chers parents et amis,

Je m’appelle Judith et je suis venue vous dire tout le bonheur que j’ai eu à côtoyer Mélissa Gagnon.

J’ai rencontré Mélissa chez Acolyte en août 2013. C’est elle qui m’a ouvert la porte le jour où je suis allée passer l’entrevue d’embauche pour devenir rédactrice. Du haut de ses talons et vêtue avec style comme toujours, elle s’est amenée vers la porte d’un pas déterminé. Elle me regardait avec assurance et j’ai tout de suite su que j’aimerais cette femme pétillante et très intelligente.

Au bureau, Mélissa était énergique et pleine d’humour – je l’entends encore s’esclaffer d’un rire sonore qui nous faisait tous éclater de rire. Elle était aussi très soucieuse de la qualité graphique et orthographique de son travail. Elle voulait connaitre toutes les subtilités de la langue et me surprenait souvent par des questions épineuses. J’ai compris bien plus tard, en voyant son cahier d’écriture à l’hôpital, à quel point elle aimait écrire. Elle m’a d’ailleurs avoué un jour, timide, qu’elle rêvait de publier un livre…

Quand Mélissa m’a appelée en mars dernier pour m’annoncer qu’on lui avait diagnostiqué un lymphome à l’intestin grêle, j’ai compris qu’elle m’ouvrait une autre porte. Ce diagnostic était très sérieux, elle avait peur et mes premières paroles ont été : « Je vais être là. Tant que tu en auras besoin et de la manière dont tu voudras, je vais être là ». Je sais que ma présence auprès d’elle était rassurante, tout comme celle de mon mari, qui a tenu à s’impliquer de très près dans son traitement. J’en profite pour te remercier de tout ce que tu as fait, Jean-François. Mélissa m’a souvent dit à quel point ta présence l’apaisait.

Au fil de nos discussions, que ce soit lors des visites à l’hôpital, chez elle ou grâce aux centaines de textos que nous avons échangés, j’ai eu accès à une Mélissa courageuse, profonde, spirituelle, mais aussi souffrante, angoissée, dépassée et en colère. En m’ouvrant la porte de son cœur et de son être comme elle l’a fait, Mélissa m’a fait l’un des plus beaux cadeaux que j’aie reçu. Elle m’a fait prendre conscience du jugement si sévère que l’on porte sur nous-même et qui nous empêche d’être heureux.

Elle m’a souvent dit tout ce qu’elle n’était pas : pas assez gentille, pas assez confiante, pas assez créative, pas assez forte, pas assez zen.

J’aimerais, moi, vous dire tout ce qu’elle était – et j’en oublierai très certainement. Mélissa était une femme brillante dans tous les sens du terme, une maman dévouée, une artiste sensible, une graphiste perfectionniste, une amie attentive, une blonde aimante, et j’ajouterais même une fille de party!

Sans doute avez-vous en ce moment de beaux souvenirs qui défilent dans votre tête. Capturez-les, écrivez-les si vous en avez envie, car il faudra que Camille – le plus beau legs de Mélissa – sache quelle femme exceptionnelle était sa mère.

Par sa manière si vraie de me communiquer ses états d’âme, Mélissa a ouvert la porte de mon propre intérieur et de ma dualité. Elle m’a appris à poser sur moi un regard bienveillant, à accepter mes forces et mes faiblesses. Je garderai d’elle le souvenir d’une femme entière et intègre, qui aspirait au bonheur.

Mélissa, merci pour toutes les portes que tu as ouvertes en moi. Tu resteras à jamais gravée dans ma mémoire et vivante dans mon cœur.

À vous tous, je souhaite que le sourire et la lumière de Mélissa vous accompagnent, pour toujours. »

Voilà, c’était dit. J’avais prononcé chaque mot de la manière la plus authentique possible, habitée d’une force nouvelle.

C’était donc ça, la libération! 

J’allais vivre, avec mon énergie et la sienne, avec sa fougue et la mienne. J’allais vivre ma vie, la seule que j’aie, à toute allure, sans craindre le jugement des autres. J’allais vivre, et écrire, pour partager ce que Mélissa m’avait appris.

Enflammée par cette idée, j’écrivais, assise au comptoir de ma cuisine, quand mon téléphone s’est allumé, sans aucune raison apparente. Dès les premières notes, j’ai reconnu, ébahie, la mélodie de Flora’s Secret.

10 pensées sur “La libération”

  1. Annie Michaud dit :

    Je m’attendais à de la tristesse, mais j’ai trouvé de la paix et de l’espoir. Merci Judith pour ce beau moment.

    1. Céline Gauthier dit :

      Cela n’a pas dû être facile, mais tu as bien fait! C’est un très beau témoignage (hommage) que tu lui as fait et je suis certaine que Mélissa, de là-haut, apprécié chacune de tes paroles…

      1. Judith Proulx dit :

        Merci Céline! Le bien-être et le sentiment d’accomplissement que j’ai ressenti après cet hommage étaient bien plus grands que le malaise qui les avait précédés. xx

    2. Judith Proulx dit :

      Merci Annie d’avoir lu mon récit et de m’avoir partagé tes impressions avec générosité depuis septembre. xx

  2. Elvire T Juteau dit :

    Quel beau récit; l’amour, la foi et surtout l’espérance émane de tes écrits-ci. Ils procurent une certaine paix…me semble mieux je crois que Mélissa est en paix… et aussi reconnaissante de l’amie éternelle que tu es pour elle. Xx

    1. Judith Proulx dit :

      Merci pour tes encouragements, Elvire! Ce que tu m’as écrit, sur la page Facebook Dans tous mes états : « Ne cesse jamais d’écrire, même si on t’offre un job de rêve », tu ne peux pas savoir à quel point c’est précieux pour moi. Merci encore!

  3. Renée Villemure dit :

    Bravo Judith! Quel beau témoignage authentique rempli de sincérité et de sagesse…. je sors de cette lecture grandie et plus forte et avec une conscience plus éclairée! Merci! Renée xxx

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Renée! Ton message me donne de l’énergie et du courage pour faire évoluer ce récit sous une autre forme… xx

  4. Julie-Christine Gagné dit :

    Ma chère Judith,
    Je te remercie pour tes textes inspirants qui me rappellent avec douceur tout ce que je m’étais promis de ne pas oublier à la mort de Méli. Je me rappelle de VIVRE, de devenir celle que je veux vraiment être… J’avais pris quelques semaines de retard et je n’ai pu m’empêcher de tout lire, d’un seul trait, la gorge nouée… Et, comme d’habitude, je termine ma lecture en larmes, mais souriante. Merci!

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Julie-Chirstine! En espérant que ces écrits voyagent très loin et qu’ils inspirent plusieurs personnes à vivre mieux. Je t’embrasse.

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