Mes états

L’anxiété (… et les anxiolytiques!)

Les fameuses résolutions du nouvel an… J’en prends rarement, car je ne sais pas les tenir. Du moment que je m’impose une règle, j’y contreviens. C’est instinctif. Je suis transgressive, rebelle à toutes formes d’autorité, même à la mienne.

Mais je peux bien l’avouer, ça ressemblait à une résolution. J’avais pris la ferme décision d’arrêter mes anxiolytiques même si je suis une grande anxieuse (je vous en ai déjà parlé dans le texte intitulé L’angoisse). Ce n’était pas une mince affaire! Je prenais cette médication depuis plusieurs années et je m’en portais très bien. Mais voilà…

Quelque part en novembre 2015, alors que j’accompagnais mon amie Mélissa vers sa mort et que le projet d’affaires de mon chum – auquel je prenais part activement – périclitait, j’ai eu la nette impression d’être déconnectée. Je traversais une crise existentielle profonde qui faisait voler en éclat mes certitudes. Ma vie professionnelle n’avait rien à voir avec mes aspirations. Mais je restais calme et je dormais sur mes deux oreilles… Bref, j’allais beaucoup trop bien!

Ça ne me ressemblait pas! Elle était où la fille pleine de fougue? Cette montagne russe d’émotions que j’avais toujours été? Qu’est-ce que j’avais fait de ma passion pour la littérature, les mots, l’écriture? Qu’est-ce que j’étais devenue?

Je ne savais pas si je prenais la bonne décision. En fait, je ne le ressentais pas comme une décision, plutôt comme une impulsion, comme une nécessité de me retrouver face à moi-même. Je devais savoir si je pouvais vivre sans ma dose quotidienne de sérénité. Alors, j’ai fait fi de tous les conseils. Ceux de mon médecin, qui m’a gentiment rappelé que novembre n’était pas le meilleur moment pour arrêter mes anxiolytiques. Ceux de mon chum, qui trouvait qu’on avait largement notre part de difficultés : c’était pas nécessaire d’en rajouter! Ceux de ma mère, qui recevait régulièrement mes confidences. Et même ceux de la pharmacienne, qui m’a dit : « Vous savez, Madame, ce sera pas facile! Allez-y très progressivement. » Ouais, ouais…

Chacune de ces mises en garde renforçait mon entêtement. J’étais prête. J’allais réussir! J’avais tant travaillé sur moi-même, sur ma perception de la réalité. J’avais appris à reconnaitre les tactiques de ma saboteuse intérieure, à les déjouer; j’avais appris à mieux respirer, à méditer, à faire du yoga. Je menais une vie équilibrée, je mangeais sainement, je courrais 2-3 fois par semaine, je dormais 7 h par nuit. J’avais tout pour réussir!

Je ne vous dis pas que je n’avais pas peur. Non! Ce serait mentir. Je redoutais les symptômes du sevrage, l’extrême sensation de fatigue qui s’ensuivrait, les étourdissements, l’hypersensibilité – je les connaissais tous, j’avais déjà tenté deux fois d’arrêter. Plus que tout, j’avais peur de voir réapparaitre l’angoisse, l’insomnie, les tensions du corps, les douleurs aux épaules, à la nuque, aux omoplates, tous ces maux qui étaient devenus insupportables au moment où j’avais commencé les anxiolytiques.

Qu’importe! J’avais besoin de me mettre en danger, de tester mes limites. J’ai donc cessé graduellement, selon les recommandations du médecin : un exploit! Les premières semaines, j’ai diminué de moitié. Je me sentais bien, confiante de réussir. Je récoltais le fruit de mes efforts; j’en étais certaine. Je faisais des projets d’avenir. Je voulais écrire sur l’anxiété, puis en parler, expliquer comment j’avais réussi à la surmonter. Je vous jure : je me voyais déjà remplir des salles et signer des autographes. C’était grandiose dans ma tête!

Plus les semaines passaient, plus ma dose d’anxiolytique diminuait… moins j’arrivais à gérer mes émotions négatives : mon agressivité, ma colère, mes sautes d’humeur explosives. J’avais oublié! Oublié que j’étais si impulsive, si imprévisible! Que toute mon énergie passait à maitriser mes états d’âme. Je ne me rappelais pas à quel point je me dévalorisais dans ces moments-là ni à quel point je m’isolais. J’ai beaucoup écrit dans l’espoir de comprendre et d’extérioriser ce qui se produisait en moi.

21 mars 2016. C’est un de ces matins où mon âme est si lourde. Je le sais dès que j’ouvre les yeux. J’entends le réveil sonner. Au même moment, tu te tournes vers moi pour m’enlacer. Je sens la douceur de tes caresses. Des caresses que je ne mérite pas, auxquelles je ne sais pas répondre. La veille, j’ai voulu te parler de mon mal de vivre. Mais je n’ai pas su te dire ma vérité. Ta présence, ta réussite professionnelle exceptionnelle me rappelle chaque jour mon sentiment d’échec. Je sais que ce sentiment n’a aucun fondement, qu’il est déconnecté de la réalité. Il prend forme dans mon esprit et me laisse croire que je suis misérable.

Ce matin, j’essaie de l’observer. Sans jugement. C’est la première fois que je réagis de cette manière. J’écoute et j’observe cette part obscure de moi-même, cette présence qui assombrit ma vie.

Cette semaine est très importante pour moi, car je cesse complètement la médication qui régularise mon anxiété et mon humeur depuis déjà 8 ans.

29 mars 2016. La semaine n’a pas été de tout repos… comme prévu. En plus des symptômes de sevrage, j’ai été malade comme un chien. Je suis d’une humeur massacrante.

20 avril 2016. Hier, c’est revenu, comme une tonne de briques : l’angoisse, les tensions, l’insomnie. Je me sens prisonnière de moi-même, trahie par mes propres forces. Tout ce que je croyais avoir accompli en termes de cheminement personnel s’est envolé en fumée. Je n’ai même plus le réflexe de sortir prendre une marche, de faire du yoga, d’écrire, de méditer, de respirer. Je ne sais plus comment prendre soin de moi. Une force d’inertie m’empêche d’agir et je me sens impuissante.

Je me suis entêtée à continuer sans médication jusqu’à la fin du mois de mai. Au fond de moi, je croyais encore pouvoir y arriver. J’étais catégorique, rigide même, et je n’acceptais aucun commentaire sur ma conduite. Mon chum allait devoir m’accepter ainsi, les enfants allaient devoir m’accepter ainsi, mes parents allaient devoir m’accepter ainsi…

Jusqu’à ce que j’accepte de voir la réalité en face. Non seulement je me faisais souffrir, mais je faisais souffrir ceux que j’aime le plus. Un matin, je me suis fixée dans le miroir et je me suis dit : As-tu vraiment envie de foutre ta vie en l’air par orgueil? Est-ce vraiment un échec de prendre des anxiolytiques si tu en as besoin? Si ce n’était pas un trouble de santé mentale, te jugerais-tu de la même manière?

Parce que c’est ça le problème! Lorsqu’on souffre d’anxiété, on ne peut s’empêcher de se dire que c’est notre faute, notre incapacité à gérer nos angoisses. Que quelqu’un d’autre, dans le même contexte, y arriverait. On se sent nul. Ou on choisit de ne pas y penser, c’est ce que j’ai fait pendant des années.

Ce jour-là, je me suis dit : « Assume-toi ma fille, et fais tes propres choix! Je suis retournée voir mon médecin, non sans peine, non sans honte. J’ai parlé avec elle, puis avec ma psychologue. Puis, j’ai choisi d’avancer, avec mes anxiolytiques, et de continuer mes efforts pour vivre mieux.

Et je vais mieux, grâce à la médication, sans doute, mais aussi – j’aime le croire – grâce à ma décision d’être et d’exprimer qui je suis réellement.

Et qui sait… peut-être qu’un jour je réussirai.

 

14 pensées sur “L’anxiété (… et les anxiolytiques!)”

  1. Pauline Bertrand dit :

    Quel texte magnifique….j’aimerais tellement l’imprimer car j’ai côtoyé une dame dernièrement et pour elle, c’est presqu’une honte de prendre cette médication. Après seulement un mois, elle pense à quand elle arrêtera. En ayant pris moi-même, suite à un divorce difficile, je lui ai dit de ne pas se fixer de date….de penser à elle, à son bonheur…..
    Ton récit est criant de vérité.
    Merci. Continue ma belle.
    Ah et puis, ta photo est vraiment wow!

    1. Judith Proulx dit :

      Merci pour tes éloges, chère Pauline! Je t’ai envoyé le texte par la poste vendredi en laissant un petit mot à ton amie. Dans l’espoir que mon témoignage puisse l’aider à voir l’autre côté de la médaille. xx

  2. Alexandra dit :

    Je me reconnais tellement dans ces mots. J’ai toujours du mal à accepter que d autres puissent vivre cette souffrance . Mais effectivement, il arrive un moment d acceptation. Si nous avions un pied cassé , nous aurions besoin de béquilles. Avec l’anxiété nous avons cette petite pillule qui nous paraît si grosse. Parfois je me demande pourquoi nous sommes si déboussolé par cette pillule alors que mettre un bandage sur une plaie ne fait réagir personne. Merci pour ces mots si vrais.

    1. Judith Proulx dit :

      J’aime beaucoup cette analogie que tu fais avec le pansement et la béquille. Merci de me lire et de me partager ton vécu!

  3. Mai-Lan Nguyen dit :

    C’est un texte magnifique. « Et qui sait… peut-être qu’un jour je réussirai », ce qui est une réussite c’est de faire ce qu’il faut pour être heureux.

    1. Judith Proulx dit :

      Bien dit! Tu as tout à fait raison, Mai-Lan. Merci de le rappeler!

  4. Julia Bouvet dit :

    Quel texte touchant qui vient du fond du cœur! On dit que 20% des personnes souffriront de maladie mentale et que 100% en seront affectés au cours d’une vie. Si seulement toutes ces personnes pouvaient lire tes textes pour aider l’acceptation et ne plus se juger ou juger autrui.

    1. Judith Proulx dit :

      Le 25 janvier, lors de la journée «Bell cause pour la cause», je le partagerai avec le #. Merci pour tes bons mots Julia!

  5. Annie Michaud dit :

    Merci Judith. Tu contribues à l’acceptabilité sociale de la maladie mentale. Un jour, cela fera partie de la vie au même titre que l’homosexualité ou le fait d’être de « couleur ». Je rêve d’un monde dans lequel l’unicité et l’humanité de chaque personne seront respectées et considérées.

  6. Danielle Fiset dit :

    Je vis avec la bipolarité depuis maintenant 20 ans et, grâce à la médication, non seulement je fonctionne, mais je vais bien et j’ai une vie bien remplie et heureuse.
    Merci pour ce touchant témoignage. Tu as su trouver les mots pour exprimer le chemin tortueux qu’il faut parfois traverser pour enfin arriver à la sérénité de l’acceptation.

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Danielle de partager ce témoignage avec nous. Ça prend du courage. Je t’embrasse bien fort. xx

  7. Nathalie Comeau dit :

    Bonjour Judith,
    Excellent ton texte encore une fois, ça me touche beaucoup. Ce jugement si cruel que l’on a souvent pour nous même et lorsque on dégage une forte personnalité c’est encore plus difficile. J’espère que tu auras beaucoup de lecteurs qui seront sensibilisés à cette maladie qui ne paraît pas mais qui fait beaucoup de dommage à l’intérieur.
    Bonne continuité chère Judith xx

    1. Judith Proulx dit :

      Chère Nathalie,
      Tu m’écris : « et lorsqu’on dégage une forte personnalité, c’est encore plus difficile», si tu savais à quel point tu me touches. Effectivement, vivre cette dualité force/vulnérabilité est très difficile. Mais, plus je partage cet état, plus je l’assume, plus je me sens libre. Et oui, j’espère que mes témoignages aideront plusieurs personnes. Merci d’avoir pris le temps de faire ce partage sur mon blogue. Je l’apprécie beaucoup! xx

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