Mes états

La voie du cœur

Ce matin, j’ai fui le brouhaha de la maison. En cette période des fêtes, qui pourtant me réjouit, j’ai besoin d’espace et de solitude. Me voilà donc installée dans un café qui embaume le pain frais et les viennoiseries. Je flâne en savourant mon latte et en laissant libre cours à mes pensées…

Je revis les moments marquants des douze derniers mois, qui se rappellent à ma mémoire de manière si vive que je croirais y être. Quelle année ! Tant d’expériences, de rencontres, d’émotions ! Instinctivement, je tente de créer des liens entre ces événements disparates. Pour quelles raisons m’ont-ils tant marquée ? Comment peuvent-ils m’indiquer la voie à suivre ?

Dans ces tableaux, je vois essentiellement des gens : des sourires et des yeux qui brillent, des mains enlacées, des accolades, des confidences… des larmes. L’expression la plus simple de la vulnérabilité humaine. Ce qui me rend le plus heureuse de l’année qui vient de s’écouler est ma capacité à mieux vivre le moment présent, laquelle est en grande partie liée aux personnes en fin de vie que j’accompagne semaine après semaine. Elles sont pour moi une source infinie d’apprentissage. Avec elles, je suis comme une enfant qui ne saurait rien de la vie. Je les écoute et j’apprends. J’accueille leurs différents points de vue, leur manière unique d’exister en ce monde.

Depuis quelques semaines, je rends visite à Madame Dupont, qui me partage son savoir avec humour et sagesse. Dès l’instant où je l’ai rencontrée, j’ai eu un immense coup de cœur pour elle. Cultivée et amoureuse de la langue française, elle m’a appris que le mot « squelette » est le seul nom masculin se terminant en ette, que le verbe « ressasser » est le plus long palindrome de notre langue (c’est-à-dire qu’il peut se lire de gauche à droite et de droite à gauche) et que « oiseaux » est le plus long mot dont on ne prononce aucune lettre. Ai-je besoin de vous dire à quel point Madame Dupont, qui vient de célébrer son quatre-vingt-dixième anniversaire, est brillante et vive d’esprit ? Chaque moment passé avec elle me procure une joie indescriptible.

Lors de ma deuxième visite chez elle, je lui ai demandé de me présenter tous les visages qui ornaient ses murs. Son univers. C’est alors qu’elle m’a proposé une devinette, à laquelle je me suis prêtée avec le plus grand sérieux. « Essaie de me trouver sur ma photo de classe de 3e année », m’a-t-elle dit.

Hum… J’ai observé attentivement les trente-et-une fillettes toutes vêtues du même costume. Puis, je me suis tournée vers Madame Dupont et j’ai scruté son visage dans l’espoir de retrouver les contours lisses d’antan. Finalement, ne voulant rien laisser au hasard, j’ai décroché le cadre du mur pour l’approcher de mon modèle. D’un geste vif, j’ai pointé la troisième jeune fille de la rangée du bas, en m’écriant :

– Vous voilà!

Dans sa surprise qui frôlait le ravissement, Madame Dupont s’est mise à rire. J’avais vu juste ! Depuis, chaque fois qu’elle répond au téléphone en ma présence, elle raconte cette anecdote :

– Oui, allô… Je peux pas te parler maintenant, Judith est ici. T’sais, Judith qui m’a reconnue sur ma photo d’école quand j’étais petite. Ben oui, elle est ici, je te rappelle plus tard.

Chaque fois, un frisson de joie me fait tressaillir. Quel privilège de partager avec Madame Dupont des moments à la fois si simples et si précieux ! Je ne saurais dire maintenant laquelle de nous deux a le plus besoin de l’autre.

Il y a quelques jours, je suis arrivée chez elle en même temps que trois de ses amies. Au fil de notre discussion, l’une d’elle a cité un texte de Jacques Brel invitant les gens à être eux-mêmes. « Ça m’a fait réfléchir, a-t-elle dit, on voudrait toujours que les autres nous ressemblent, mais au contraire, il faut apprendre à accepter les différences. » J’ai saisi mon téléphone en quête du fameux texte alors que toutes me regardaient les yeux remplis d’espoir : « Ben oui ! A peut le r’trouver avec Internet ! » Quelques instants plus tard, je leur lisais ces magnifiques souhaits prononcés par Jacques Brel au matin du 1er janvier 1968 :

Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier. Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences. Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants. Je vous souhaite de respecter les différences des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir. Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence et aux vertus négatives de notre époque. Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l’aventure, à la vie, à l’amour, car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille. Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable.

Nous nous sommes laissées une heure plus tard, non sans avoir discuté et testé différentes versions de sucre à la crème. Les au revoir entre les quatre amies ont été particulièrement émouvants, qui sait si elle se reverront…

Chère Madame Dupont ! J’aurai d’autres occasions de vous parler d’elle et de ce qu’elle appelle désormais nos « cochonneries de mangeailles ». Pour l’heure, je vous laisse en vous souhaitant une année 2018 exceptionnelle. Du plaisir, des rires, des rêves. De l’amour, de l’authenticité, de la générosité. Je vous souhaite surtout de vivre intensément et d’emprunter la voie tracée par votre cœur.

6 pensées sur “La voie du cœur”

  1. Pauline Bertrand dit :

    Merci pour ce texte si inspirant. Merci de nous présenter ta belle Madame Dupont.
    Oui, il faut s’attarder au moment présent. J’ai compris ces dernières journées, que je dois abandonner ce qui ne me satisfait pas et surtout me peine……
    Pas nécessairement facile mais je me le répète heure après heure .

    Une très généreuse année 2018 à toi.

    1. Judith dit :

      Chère Pauline,
      La peine et les insatisfactions font partie de notre quotidien, et je ne sais pas si on peut réellement les abandonner. Pour ma part, je pratique beaucoup l’auto-empathie. Je me donne le droit de ressentir les émotions qui m’assaillent. Cela m’aide à me respecter dans ce que je vis et à observer la situation sous un angle différent.
      Prends soin de toi! xx

  2. Francine Drouin dit :

    Bonjour Judith,
    Merci de nous partager des moments si intimes de votre vie. Votre travail est un privilège qui enrichit votre existence de belles rencontres tel que cette fameuse madame Dupont qui semble fort sympathique.
    Le moment présent est le plus important dans le temps. Il nous permet de focusser sur l’intensité de ce qui se passe dans nos inter relations avec les autres, d’être à l’écoute ou de trouver les bons mots à dire, d’être emphatique et d’accepter les différences qui font la beauté du monde.
    Je vous souhaite une année 2018 rempli de santé, d’amour, de bonheur et de paix. Continuer ce merveilleux travail auprès des personnes âgées … Ce sont de grands maîtres de l’enseignement de la vie.

    1. Judith Proulx dit :

      Merci Francine pour tous vos souhaits et vos bons mots à mon égard.
      Je vous souhaite une année 2018 sous le signe de la prospérité, de la sérénité et de la lumière.
      Merci de prendre le temps de me lire.

  3. Sylvie Rodrigue dit :

    Encore une fois Judith, tes mots qui sont si justes et inspirants font du bien.
    Merci de nous partager ta  » Mme Dupont » et son savoir qui s’appuie sur tant d’années de vie. Ces années qui souvent mènent à la sagesse.
    Heureuse année de paix.

    1. Judith Proulx dit :

      Merci ma chère Sylvie! Bonne année 2018 à toi aussi. Sérénité, santé, amour. xx

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